Panier

Ce que nous avons vus à Arlon

Publié par le 5 novembre 2019août 18th, 2022Tribune

L’expérience de l’écriture est indissociable de la nécessité des luttes. Il faut défendre ce qu’il reste à écrire ou rédiger des tickets de caisse.

Nathaniel Molamba

 

Retour de sablière

À la sortie des ville : le monde est monde. Les gens sont les gens. La publicité ne le leur a pas enseigné. Ils sont à leurs manières. Incertitude du chemin. Dans la nuit, le passant s’approprie la signalétique. Des panneaux et des flèches indiquent la zone. Après eux les bois. Leur humidité, leur obscurité musicale. Des lampes torches nous demandent, présentez-vous. Nous sommes la nature qui se défendEt nous marchons à travers les ronces jusqu’à la zone. Pour la nature est-elle si hostile ? Derrière les barbelés, un trésor.

J’assumerai mon destin de nuage. je serai pluie, je serai vent. je serai, s’il plaît à Dieu, reflet d’un soleil éternel et d’une lune éphémère. Je préfère les chefs-d’œuvres de la nature aux chefs-d’œuvre des musées. Je préfère l’écorce à la sculpture, le coquillage à la coupe, la fleur des champs à la flore des musées. Je sens que je vais devenir ici L’AMI DES ARBRES.

Jean Chalon, L’ami des arbres, Journal d’Espagne (1975 – 1998), PLON.

Ce que nous avons vu. L’enfance d’une société, le temps d’une rupture avec le réel. Un écosystème se reforme. Chaque savoir-faire est à profit, les compteurs font les histoires aux feux, les clouteux, des cabanes, ceux qui parlent aux arbres délimitent le terrain, les oiseaux chantent nos réveils. Hauts d’une trentaine de mètres, des sapins morts nous toisent, pourris par le sommet, leurs bois menaçant de s’effondrer témoignent : toute croissance a une fin.

Les passants, leur bienveillance, effacent le doute, il n’y a pas d’acte isolé. Il n’y aura pas de capitalisme vert, l’emploi ne poussera pas sur le béton, leurs communiqués de presse ne retarderont pas l’effondrement. Nous nous sommes unis au nombre de ceux qui luttent. Parce qu’attenter à la nature, c’est attaquer l’expérience du réel. En effet, quelle poésie aurons-nous à écrire d’un horizon de publicités sur écran ? Allons-nous jouer le jeu d’une pseudo avant-garde et renoncer au monde. Nous contenter de sa représentation ? Si le langage doit dire le monde. L’écriture est indissociable de l’évidence des luttes. Dans ce cas, il faut défendre ce qu’il reste à écrire ou rédiger des tickets de caisse. La Zone à Défendre est une poésie directement vécue. Chaque mot, chaque image employée pour dire le monde à cet instant précis est poésie.

Le progrès avait fini de tout réduire : les odeurs et les couleurs amoindries en une gamme industrielle — les animaux et les arbres devenus domestiques. Ils avaient tué la douceur de vivre en poursuivant le projet d’une vie plus douce. Ils se mirent à tout parler la même langue ; j’ai vu tant de mots mourir avec les choses qu’ils désignaient. Il n’y eut bientôt plus de mot, car il n’y eut bientôt plus d’expériences à vivre.

Assigné à Existence, Roland Devresse, le Mot / Lame.

Une Zone a défendre n’est pas juste une affaire de pelouse. D’Arlon à l’Amazonie, défendre la nature, c’est résister à la marchandisation du monde. Un monde où chaque instant est pensé pour être rentable. Où chaque individu est pensé pour être rentable. Les étudiants, les profs, les employés interchangeables. Les romans à succès qui ne s’écrivent que parce qu’il ne faut pas céder à la panique verte. Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, s’il n’a l’âme et le coeur et la voix de Néron (Lamartine). Nos êtres sont indissociables de la nature dont ils sont et qu’ils sont ( Descola ). Onthologiquement, laisser les espaces verts devenir des centres commerciaux, c’est accepter un monde où où se vivent des instants marchandisés — au sein duquel vit et prospère une humanité-marchandise.


Nathaniel Molamba